image

LE MALAISE

Bien que spécialiste en sciences sociales, je n'étais pas fondamentalement un érudit. J'avais hérité de l'anxiété laborieuse qui caractérise beaucoup de juifs. Malgré ces cinq années de psychanalyse, j'éprouvais encore, avant chaque cours, une tension extraordinaire, généralement accompagnée de diarrhées; au rythme de cinq cours par semaine, mon estomac était à bout...
Cependant, mes motivations étaient à ce point déterminantes qu'elles mirent tout de même cet étudiant médiocre (en fait, je n'avais jamais réussi à entrer à Harvard, en dépit de l'influence politique de mon père) dans le corps enseignant des "bonnes" universités.

J'étais capable de travailler dix heures d'affilée, de préparer une conférence sur Freud ou sur les motivations humaines, mais je n'étais pas vraiment dedans. C'était purement théorique. Je théorisais sur n'importe quoi. J'alignais toutes sortes d'idées et de concepts intellectuels sans aucun rapport avec ma propre expérience, et si je savais montrer beaucoup de conviction dans mes exposés, c'était tout au plus une ardeur de surface.

Je réprimais ma stupeur de voir que cette attitude était considérée comme acceptable par la majorité de mes collègues, lesquels, pour "faire scientifique", exprimaient pratiquement la personnalité en termes de variables - les enfants n'étaient que des variables ambulantes - et quelle que soit la façon d'aborder le problème, lorsqu'on avait pu authentifier une variable hautement opérationnelle, on avait perdu sa vérité. Les concepts sur lesquels nous travaillions étaient des jeux intellectuels et je ne me sentais pas concerné dans ma propre existence.

Nous étions dans l'équipe numéro Un, en psychologie de la connaissance, de la personnalité et du développement, et tout autour de moi, je ne voyais que des hommes et des femmes eux-mêmes aliénés; ce n'étaient pas des êtres assez évolués - leur vie ne connaissait pas de plénitude. Il n'y avait pas assez de beauté et de réalisation humaine, de satisfaction. J'avais travaillé dur et on me tendait les clés du royaume. On me promettait tout. J'étais introduit dans un cercle intérieur, quoi qu'il signifie, je pouvais être nommé président des programmes pour la division 7 de l'A.P.A. (Associations des psychologues Américains); je pouvais faire partie de commissions gouvernementales, toucher des subventions, voyager et siéger aux jurys de doctorat. Mais demeurait en moi ce sentiment horrible que quelque chose m'échappait toujours qui aurait tout expliqué. Et comme une panique de passer les quarante années à jouir de ça sans savoir; de voir aussi qu'apparemment les autres en étaient au même point. On partageait notre temps libre entre le Jeu de Go, le poker et les plaisanteries usées qui ne font rire personne. C'était beaucoup trop vain. Ca manquait d'honnêteté.

Quelquefois, lorsque j'enseignais à Stanford et à Harvard, j'avais l'impression d'être pris dans un jeu assez absurde où les Etudiants excellent dans le rôle de l'Étudiant et où le professeur joue le Professeur à merveille. Je me levais pour dire ce que j'avais lu dans les livres, et ils prenaient des notes pour le ressortir aux examens. Mais rien ne se passait. On était en vase clos. Rien ne se passait qui en valait la peine, rien qui soit profondément réel.

L'analyste était pris au piége de ses propres théories. Les rapports de travail montraient que les patients de type Rogérien étaient systématiquement poussés à émettre des jugements positifs, et que les méthodes freudiennes amenaient les autres à parler de leur mère, parce qu'on les avait mis sur la voie - c'était tellement évident. J'avais mon carnet à la main, et le malade s'apercevait très vite que je prenais des notes chaque fois qu'il parlait de sa mère. Chaque fois qu'il disait certaines choses, il avait conscience de m'avoir donné un indice. En peu de temps, il était "freudisé".

En réaction à ce sentiment de malaise, je me rattrapais sur la nourriture, je collectionnais plus avidement encore, j'accumulais les rendez-vous, les responsabilités, les titres, je multipliais les orgies alcooliques et sexuelles, je menais une vie de plus en plus dingue.
Dans toutes les réunions familiales, j'étais le garçon brillant, j'étais le Professeur d'Harvard.
Tout le monde m'entourait avec respect et buvait mes paroles, tandis que j'avais en moi ce malaise de savoir que je ne savais pas. C'était, vu les compensations un tellement beau et doux malaise...

Mon Empire se trouvait au centre de recherche sur la personnalité. Un poste clé dans ce bâtiment au projet duquel j'avais participé, avec deux secrétaires, et une armée d'assistants, diplômés, et étudiants. Ca m'avait pris trois ans. J'étais vraiment motivé. A moins d'avoir déjà rencontré un bourgeois juif névrosé dans sa phase sociale ascendante, dévoré d'anxiété, on n'a pas idée de ce que peut être un conquérant !
Mon judaïsme était surtout politique. J'avais été élevé dans la religion populaire traditionnelle, mais l'esprit m'en avait échappé, bien qu'on célébra toujours le Yom Kippour et la Pâque. En fait, mon père faisait partie du conseil d'administration de la synagogue qui embauchait et licenciait les rabbins. Il m'était donc difficile de développer un sentiment religieux à l'égard de ses employés.

Au bout du couloir de mon vaste empire, il y avait un réduit que nous avions transformé en bureau. On avait eu besoin d'un bureau supplémentaire, alors on avait aménagé ce réduit et là, on avait mis Timothy Leary. Il avait fait le tour de l'Italie à bicyclette tirant des chèques sans provision, et David Mc Lelland l'avait découvert puis ramené, offrant ce talent créatif à la science occidentale. Tim et moi étions devenus compagnons de boisson. Puis nous avons donné des cours ensemble, tel le cours clinique de première année, un cours pratique sur "les changements de comportement existentiel et évolutif."

Plus je fréquentais Tim et plus je découvrais qu'il possédait un intellect absolument extraordinaire. Il avait énormément de connaissances. C'était extrêmement stimulant pour les étudiants comme pour moi car son esprit était ouvert aux idées nouvelles et sa pensée allait très loin.
Un soir où nous buvions ensemble, nous avions projeté un voyage à travers l'Amérique du Nord et du Sud et quand il avait su que je savais piloter, il avait dit : "Fantastique, on va prendre ton avion !".
Et j'avais répondu : "Superbe !" en omettant de préciser que je n'avais qu'un brevet débutant. Alors je décidais secrètement d'obtenir ma licence en temps voulu pour le retrouver à Cuernavaca (Mexique) où il passait l'été. Ce serait notre point de départ.

A l'époque, j'étais conseiller d'un groupe d'études de mathématiques scolaires, en pédagogie, à Stanford. J'obtins ma licence et un avion le même jour et je m'envolais périlleusement pour le Mexique le lendemain. En arrivant là-bas, j'appris que Tim avait pratiqué un autre genre d'acrobatie aérienne la semaine précédente. Un de ses vieux amis psychologues à l'université de Californie, Frank Baron, avait présenté Tim à un anthropologue de Mexico; ils en étaient venus à parler du Tionanactyl, la Chair des Dieux, le champignon magique du Mexique que l'on pouvait se procurer par Crazy Juana, une femme des montagnes qui en mangeait à longueur d'années. Ils avaient pris contact avec elle et avaient obtenu les fameux champignons.

Tim en avait mangé neuf - tant de mâles et tant de femelles - avec un groupe d'amis autour d'une piscine et il avait vécu une très profonde expérience. Il me dit : "J'ai appris plus en six ou sept heures qu'en des années de psychologie !".
Ca voulait dire quelque chose !
A mon arrivée à Cuernavaca, il ne restait plus de champignons; et il n'était plus trop question d'une randonnée à travers l'Amérique du Sud puisque Timothy voyageait maintenant dans sa tête.
Alors je me suis baladé dans Tepetzlan avec David Mc Clelland et sa famille, et à Cuernavaca avec Tim et son entourage, avant de rentrer aux Etats-Unis avec lui, son fils Jackie, et un iguane.

J'étais professeur invité, à l'université de Californie et Tim retournait à Harvard. Pendant mon absence, il avait mis sur pied un vaste projet psychédélique.
Il avait consulté Aldous Huxley - alors de passage au M.l.T., et Aldous et Tim plus un certain nombre d'étudiants, avaient contacté Sandoz qui produisait une synthèse du champignon magique : la psilocybine. Ils en avaient obtenu un certain nombre d'échantillons et étaient très occupés à l'essayer sur eux-mêmes et sur d'autres.
A mon retour de Cambridge, au printemps, je fus invité à goûter de cette merveille.



BACK SUITE


retourner au sommaire