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LAISSER PASSER LE FLUX

La soirée choisie pour l'expérience se révéla être celle de la plus grosse tempête de neige de l'année. Ca devait avoir lieu dans la maison de Tim à Newton, à quelque distance de la maison de mes parents auxquels j'avais rendu visite pour le dîner. J'avançais péniblement dans la nei-ge, entrais et m'assis à la table de la cuisine avec trois ou quatre autres personnes. Le flacon de pilules circula et je pris mes dix milligrammes. Le lieu et les circonstances m'étaient agréables, mais par-dessus tout, j'avais la plus grande confiance dans Timothy. Je savais qu'il avait eu une expérience très intense et je comprenais son intellect. Peut-être menaçait-il les institutions mais il avait le plus grand respect de l'individu. C'était un être très aimant.
Nous avions pris une très petite dose (nous essayâmes par la suite cinq ou dix fois plus) et au début ce fut comparable à, disons, ce que l'on pourrait obtenir de mieux avec le hash. Un petit peu plus dramatique peut-être. Et un peu plus intense. Il était clair que quelque chose allait se passer.

La première partie de l'expérience fut marquée par un événement tragi-comique assez déplânant. Le chien du fils de Tim était allé courir dans la neige et quand il entra dans la cuisine, il se coucha sur le côté, soufflant et haletant. Pour nos têtes hors du temps, il semblait tarder à reprendre son souffle et nous pensions qu'il allait expirer. Que faire dans ce cas-là ? Il était difficile dans notre état, en pleine tempête de neige, de l'emmener chez le vétérinaire à six kilomètres de là, un dimanche matin de si bonne heure, de plus, nous n'étions même pas certains que le chien soit en danger. Notre inquiétude s'accrut lorsqu'il se traîna dans la pièce voisine où il sembla s'effondrer. On décida finalement d'appeler Jackie qui regardait le dernier programme de la T.V. à l'étage. Jackie avait 11 ans et en observant sa réaction en face du chien nous saurions si quelque chose n'allait pas, sans êtres obligés de lui faire part de nos craintes.
Il ne fut pas content d'être dérangé (surtout pour s'entendre demander ce qu'il regardait à la T.V.) mais le chien, lui, sauta sur ses pattes en l'entendant, prêt à jouer, mettant fin à cette pénible situation.
Dans les heures qui suivirent, j'étudiai les impressions et les sensations nouvelles qui se développaient en moi. Tout mon être était pénétré d'un calme PROFOND J'étais bercé par les vagues du tapis et les personnages des tableaux me souriaient. Soudain, quelqu'un apparut à trois mètres de moi, là où il n'y avait personne l'instant précédent. Ce personnage n'était autre que moi-même vêtu de l'habit et de la toque de Professeur ... Comme si le professeur d'Harvard s'était détaché de moi.
"Comme c'est intéressant ... une hallucination !" et je me disais aussi : "J'ai travaillé dur pour obtenir cette situation, mais je n'en ai pas vraiment besoin." Je me renfonçais dans les coussins, séparé de mon identité de professeur, mais à cet instant la silhouette se transforma. Je me penchais de nouveau en avant pour mieux voir. "Ah ... c'est encore moi ..." C'était mon aspect mondain et je pensais : "Bon. CELUI-CI peut dégager aussi..." L'image se renouvela plusieurs fois et je reconnus tous mes personnages... le violoncelliste, le pilote, l'amant, et tout le reste.
A chaque apparition nouvelle, je me persuadais qu'aucune n'était essentielle.

Puis l'image devint ce qui, en moi, était fondamentalement Richard Alpert, c'est-à-dire mon identité de base qui avait toujours été Richard. Je m'associais au prénom et mes parents m'appelaient Richard : "Richard est un vilain garçon..." et Richard était vilain. Ou bien : " Il est gentil, Richard"... et Richard était adorable ... C'est ainsi que se construisent les différents aspects du moi.
J'étais la sueur au front. Je n'étais pas tout à fait certain de pouvoir me passer de Richard Alpert. Allais-je devenir amnésique ? Mes facultés seraient-elles altérées de façon permanente ? Devrais-je appeler Tim ? Je décidais d'abandonner Richard Alpert : il me serait toujours possible de trouver un nouveau rôle social ... tant que j'aurais mon corps ... mais j'avais parlé trop vite.
En regardant mes jambes pour me rassurer, je ne vis plus rien au-delà des genoux et, terrorisé, je vis le reste disparaître progressivement. Mes yeux ouverts ne virent bientôt plus rien que le divan sur lequel j'étais assis. Un cri se forma dans ma gorge. Je pensais être en train de mourir... puisque rien dans mon univers ne me portait à croire qu'il subsistait quelque chose après la dissolution du corps.
Je pouvais sans doute me passer de l'identité de professeur ou d'amant, ou même de Richard Alpert, mais J'AVAIS BESOIN de mon corps.

La panique augmentait l'adrénaline envahissait le système ... ma bouche se dessécha, mais, en même temps, une voix a l'intérieur - à l'intérieur de quoi ? - une voix très douce demanda sur un ton plutôt moqueur semblait-il, considérant mon émoi "mais alors, qui garde la boutique ?"
Quand je pus finalement me concentrer sur la question, je m'aperçus que, les fondements de mon identité et la vie même ayant disparus j'étais toujours pleinement conscient ! Mieux encore, ce "Je" conscient regardait toute la scène, y compris la panique, avec une extraordinaire compassion.

A cette constatation, je fus envahi d'un tel calme, d'une telle profondeur, jamais connue auparavant. Je venais de découvrir ce "Je", cet instrument de connaissance, ce point, cette essence, - cet au-delà. Un lieu ou j'existais indépendamment de l'identité sociale et physique. Ce "Je" qui était au-delà de la vie et de la mort. Je découvrais aussi que ce´ "Je" savait, qu'il savait vraiment. Il était sage et non savant. C'était la voix intérieure de la vérité. Je me sentis un avec elle, et compris que toute ma vie à la David Reisman, en quête de l'approbation d'autrui, était terminée. Il me suffisait maintenant de tourner mon attention vers l'intérieur, là où "Je" sais vraiment.

Ma frayeur était devenue exaltation. Je courus dehors en riant aux flocons de neige qui tourbillonnaient autour de moi. Bientôt je ne vis plus la maison, mais je n'étais pas inquiet, car en dedans, je savais.
Vers cinq heures du matin, je repartis, me frayant un chemin dans la neige jusqu'à la maison de mes parents et je pensais : "Je vais dégager le chemin à la pelle, Ca sera fantastique. Je suis le jeune brave qui se fraye un chemin". Je commençais à pelleter la neige quand les visages de mes parents apparurent à la fenêtre.
"Rentre donc te coucher, idiot, ce n'est pas une heure pour faire ça !"
Je les regardais et entendis cette voix extérieure que j'avais écoutée pendant trente ans, cependant qu'en moi maintenant quelque chose disait : "C'est bien de pelleter la neige et c'est bien d'être heureux ".
Je les regardais en riant et je retournais pelleter la neige sur un pas de danse. Ils ont refermé la fenêtre, mais j'ai vu qu'ils riaient aussi à l'intérieur.
C'était la première fois que j'établissais un contact aussi haut.

On pouvait voir ce matin-là les premiers signes de la libération. La première remise en question d'une institution, le germe du refus, ayant pour moi, la certitude d'être dans le vrai. Jusqu'à cet instant, c'est quelque chose que je n'aurais jamais pu faire sans angoisse - jusqu'à ce jour en tout cas. Alors j'eus cette pensée : "Cette fois c'est fait, me voilà transformé - je suis devenu l'être en soi - je saurais ce qui est juste en toutes circonstances, je sais maintenant sur quoi me reposer, et je n'en bougerais pas."
Mais deux ou trois jours plus tard, je faisais déjà le récit de mon expérience au passé. Ma vieille personnalité avait refait surface et je me sentais de nouveau complètement névrosé, peut-être un peu moins anxieux.
Bref, le lendemain, je devais faire mon cours sur les Motivations Humaines, et j'étais très embarrassé puisque la psychologie que j'enseignais ignorait totalement l'état dans lequel je m'étais trouvé.

Au début, nous nous sommes empressés de raconter cette aventure à nos collègues d'Harvard et la première semaine. Ils nous ont écouté avec enthousiasme, curieux comme l'est tout homme de science lorsqu'un confrère semble avoir trouvé une nouvelle allée du savoir. Puis, le week-end suivant, nous nous sommes retrouvés dans notre laboratoire - le salon au coin du feu - et nous avons ouvert le flacon de psilocybine pour poursuivre l'exploration. La semaine suivante nous avions une expérience encore plus riche à taire partager à nos collègues, mais ils n'écoutaient plus avec autant d'attention. Ce n'est pas qu'ils avaient changé, c'est que nous avions changé. Nous commencions à développer entre nous un nouveau langage. A mesure que l'Amiral Byrd et son équipe s'avancent dans le grand Nord les choses qui les occupent et les intéressent concernent de moins en moins ceux qui sont restés à New York ... Nous étions dans la même situation.

Nous pouvions choisir de nous arrêter en chemin pour encourager les autres ou bien de poursuivre Mais ces expériences devinrent rapidement indescriptibles. J'en arrivais au point où j'étais incapable de raisonner avec eux car, "aucune explication n'est nécessaire à celui qui sait, et aucune n'est possible à celui qui ne sait pas". C'était frustrant de nous entendre dire : "Ca semble en effet très intéressant, mais ce n'est pas très scientifique. Il ne convient pas d'essayer directement sur soi-même sans avoir fait d'abord des expériences sur les animaux et ensuite sur des étudiants diplômés".

Alors quand le samedi suivant on s'est tous retrouvé ensemble, nous nous sommes demandé ce que nous pourrions bien faire et nous connaissions déjà la réponse : on allait tous se brancher. Le royaume intérieur de la conscience à propos duquel nous avions théorisé pendant des années, nous le parcourions aujourd'hui dans tous les sens. Et la semaine suivante à l'université c'était comme si nous revenions du Tibet, il était bien normal de rester entre nous car nous étions les compagnons de route d'une incroyable aventure.

Nous étions cinq ou six et bientôt nos collègues nous dirent : "Ah, ah, un culte est en train de se former". Ce qui n'était pas complètement faux : un culte est un système de croyances partagées.
Quant à la méthode de travail, Tim avait dit : "On ne sait pas encore très bien où on met les pieds, et il existe plusieurs itinéraires. Mais il vaut mieux ne pas fixer notre choix tout de suite parce qu'en Occident, le modèle de ces états est pathologique et que dans les cultures primitives, il est religieux ou mystique. Tâchons donc de garder les yeux grands ouverts".

On a alors entrepris une série d'enquêtes. On a donné de la psilocybine à environ deux cents personnes qui semblaient être en bonne condition physique en leur disant : "Vous prenez ça quand et comme vous le voudrez et vous n'aurez qu'à remplir ce questionnaire à la fin pour que nous sachions ce qui s'est passé".
On en a donné à des musiciens de jazz, à des physiciens, des philosophes, des prêtres, des drogués, des étudiants diplômés et des sociologues. Et, à la fin, on s'est retrouvé avec les deux cents questionnaires. En première analyse, on s'est aperçu que les réactions dépendaient nettement de la préparation et des motivations de chacun, de ce qu'ils attendaient, et de leur environnement au mo-ment de l'expérience. Si l'atmosphère était tendue et qu'ils escomptaient quelques sensations, ils avaient tendance à devenir paranoïaques. Ca amplifiait simplement les aspirations de chacun.
Mais le rapport allait plus loin. Nous avions mis en évidence une échelle d'expériences. On pouvait les classer par ordre hiérarchique de probabilité, de telle manière que pratiquement tout le monde avait ressenti un état de sensibilité aiguisée des cinq sens et une accélération du processus mental.

Un autre genre d'expérience dont beaucoup parlaient fréquemment était un phénomène de déplacement interpersonnel où quelqu'un voyait plus volontiers chez l'autre ce en quoi il leur était semblable plutôt que différent. C'était comme si tous les efforts que I'on fait en Occident pour personnaliser nos esprits étaient réduits à néant. Les particularités étaient abolies de telle manière qu'on regardait un autre en se disant : "Nous y voilà". Des différences sub-sistaient peut-être au niveau de l'habillement, et encore. Ce fut une profonde expérience perceptuellle pour beaucoup de sujets.

Par exemple, il y avait dans l'équipe un psychiatre noir, Madison Presnell, et j'avais de par mon éducation, des idées très libérales à l'égard des noirs; autrement dit, je n'en pensais rien. C'était un libéralisme bidon. J'étais soigneusement libéral, avec ce type de sentiment qu'on peut avoir de l'égalité égo-centrée.
Et lorsque nous avons eu une expérience ensemble et que j'ai regardé Madison, on était là, juste deux êtres humains identiques. Tout au plus avait-il cette couleur de peau et moi celle-là. Ni plus ni moins. Ca n'était pas plus important que la coupe de nos chemises. Et je vis immédiatement que nous étions là, alors que j'étais d'habitude si préoccupé de réagir le plus libéralement possible à la couleur de la peau, préoccupation qui m'avait empêché de connaître cette harmonie.

On pouvait définir une troisième sorte d'expérience, un peu moins fréquente : le sentiment d'unité quand nos sujets disaient : "Je me souviens que nous étions dans la pénombre, que l'un d'entre nous a parlé et que quelqu'un a dit : "C'est toi ou moi qui a parlé ?", impossible de le savoir précisément."
Plus rare encore une expérience où la personne regardée apparaissait comme une structure moléculaire ou un champ d'énergie.

Enfin, certaines personnes (à peu près 3%) avaient transcendé toutes formes et baignaient dans un champ homogène de pure énergie C'est ce que nous avons nommé la Claire Lumière.
Un groupe menait des recherches sur des prisonniers, pour abaisser le taux de récidivisme.
Il y eut aussi quelques expériences avec des hommes d'église : Walter Pankhe conduisit une étude avec une équipe, un Vendredi Saint, dans une chapelle de l'université de Boston, avec vingt prêtres, des séminaristes assez avancés. Dix reçurent de la psilocybine, les dix autres un placebo. Une double étude dans une chapelle un Vendredi Saint. C'était absurde, autant qu'une double étude peut l'être. Tout le monde savait qu'il allait se passer quelque chose. C'était vouloir prouver l'évidence. L'un de ceux qui avaient pris le placebo et qui avait "la chair de poule" disait : "C'est peut-être le début". Un autre prêtre titubait dans la salle, exultant : "Je vois Dieu! Je vois Dieu !" et l'on sut avec évidence et très vite qui avait pris de la psilocybine.



Quant à mes expériences personnelles, elles furent magnifiques et terrifiantes. J'ai exploré toutes les situations possibles et chaque fois qu'une personne de confiance apportait une substance nouvelle, je me laissais tenter. Cette recherche m'intéressait beaucoup.
Un jour par exemple, je me trouvais dans la salle de méditation d'une maison commune que nous avions à Newton et, pendant quatre heures, j'ai connu un pur état de grâce : tout était fondu en une lumière homogène, et au moment de la "redescente", une vague énorme, rouge, apparut dans la pièce et roula vers moi
Ca ressembla à la fois à un dessin de William Blake (cette image de la vague) et à un tableau de Jérôme Bosch; et c'étaient toutes mes identités qui se précipitaient sur moi. Je me souviens avoir levé la main en criant : "Non, non, je ne veux pas y retourner!". Ca me semblait un fardeau écrasant. Et je vis que je n'avais pas la clé - une formule magique comme Abracadabra ou Hocus Pocus, ou quelque chose qui tienne cette vague à distance; et elle déferla, et ..."Aïe ! nous y revoilà! Richard Alpert! Quel film !"



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