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CHANGEMENT DE DECOR

Harvard

Des changements assez profonds s'étaient opérés en moi. Parce que ces fréquents retours sur moi-même m'avaient peu à peu libéré de l'opinion d'autrui. Et je me souviens du jour ou j'ai été renvoyé d'Harvard
Il v avait eu une conférence de presse et tous les journalistes me regardaient comme on regarde le perdant malchanceux d'un grand match, celui qu'on aura bientôt oublié, celui dont la carrière vient d'être brisée net. Tous me regardaient avec cet air-là. Mais en moi-même je savais que tout était très bien ainsi ...
Tout le monde, mes parents, mes collègues, le public, a vécu ça comme une chose affreuse; et je me disais : "J'ai dû perdre la raison parce que la folie, c'est d'être seul à penser autre chose que tout le monde !" Et je me sentais pourtant plus lucide que jamais. Ce n'était peut-être qu'une nouvelle forme de folie ou bien une lucidité plus aiguë. J'étais toujours en mesure de faire la différence, de prendre un certain recul ;je n'avais rien fait qui soit vraiment dingue.

On venait par exemple me demander : "Tu devrais essayer de raisonner Tim Leary, il débloque sérieusement, il faudrait que tu le prennes en main, que tu lui fasses entendre raison." Et je répondais : "Je serais ravi de m'occuper de lui car c'est un être vraiment exceptionnel". Et j'aidais à collecter de l'argent, je m'occupais de la cuisine, je faisais le ménage, je conduisais les gosses à l'école.
Bref nous avions compris que ceux qui avaient expérimenté d'autres états de conscience devaient pouvoir se retrouver dans un cadre favorable afin qu'ils soient en mesure d'en garder quelque chose, un support pour une nouvelle approche de soi-même. Il fallait créer un certain type d'environnement. Parce que Si tu as vu que tu es Dieu et qu'à la redescente, on t'annonce sans préambule : ´"Allez machin, c'est ton tour de descendre la poubelle", ça te renferme aussi sec dans le rôle de "Machin dont c'est le tour de poubelle".
Il ne reste rien des nouvelles structures entrevues. Il faut un certain temps avant de réaliser que Dieu peut aussi descendre la poubelle.

En 1962 ou 63, Tim et Ralph Metzner avaient découvert le Livre des Morts Tibétain, qui décrit très exactement certaines de ces expériences. Ce livre avait plus de 2500 ans et il servit pendant tout ce temps à préparer les Lamas Tibétains à la mort et à une nouvelle incarnation. Et nous y avons trouvé la description des 49 jours de l'état intermédiaire entre la mort et la renaissance, qui était exactement ce que nous avions connu durant nos sessions psychédéliques.
Comment était-ce possible ? Le parallèle était frappant. Tim en fit un guide de la mort et de la renaissance psychologique "The Psychedelic experience" (l'Expérience psychédélique) arguant du fait que le livre pouvait aussi bien être compris sur ce plan-là, et pas seulement en termes physiques. (Mon nom figurait aussi en couverture parce que je m'occupais de la cuisine).
Tim était allé en Inde, Ralph était allé en Inde, Allen Ginsberg était allé en Inde. A leur retour, j'essayais de savoir où ils en étaient. Tim était toujours Tim, Ralph était Ralph, AIlen était Allen et je comprenais bien qu'ils avaient eu des expériences intéressantes dans un décor fantastique mais ils étaient encore à la recherche de quelque chose.

Et vers 1966-67, j'étais dans la même situation. Je n'en savais toujours pas assez pour maintenir ces nouveaux états de conscience. Et je voyais aussi que ceux de mon entourage n'étaient pas plus avancés. Je me tournais vers tous ceux qui étaient censés savoir et personne ne savait ou ne semblait savoir.
Je n'étais pas très optimiste en ce qui concernait l'Inde et les Psychédéliques. En 1967. il ne me restait plus grand chose à faire. Je n'étais plus psychologue dans un établissement respectable et je voyais bien que nous n'en savions pas assez sur les psychédéliques pour en faire le meilleur usage. A l'époque, je donnais des conférences sur les psvchédéliques aussi bien devant la Food and Drugs Administration que devant les Hell's Angels.

Puis est apparu quelqu'un que j'avais guidé au cours de quelques séances, un garçon très intéressant qui était entré très jeune à l'université de Chicago où il avait enseigné l'Economie Politique chinoise puis il avait fondé une société appelée "Basis System", rachetée ensuite par Xerox. Il avait à peu prés trente-cinq ans et avait pris sa retraite; il avait touché cinq millions de dollars ou quelque chose comme ça, et était devenu bouddhiste. II se préparait à partir en Asie à la recherche des "sages" et m'invita à partir avec lui. Une Land-Rover l'attendait à Téhéran et c'était aussi mon chemin. Que pouvais-je faire d'autre au point ou j'en étais ?



Je me décidais à partir avec lui et j'emportais avec moi un flacon de LSD. J'avais dans l'idée qu'en en donnant aux sages que nous allions rencontrer, ils me diraient peut-être ce que c'était. Peut-être me donneraient-ils un indice ?

Téhéran fut notre point de départ, et dans les trois mois qui ont suivi, nous avons eu de très bon guides, des moments mémorables; nous avons goûté au meilleur hash d'Afghanistan, et après ces trois mois, j'avais accumulé 1.300 diapos et des enregistrements de musique indienne, je connaissais tous les recoins de la Land-Rover. Je m'étais nourri de conserves et d'eau minérale : je voyais l'inde en occidental. C'est comme ça que nous sommes arrivés au Népal.
On avait fait tout le circuit. On avait rendu visite au Dalaï-Lama et on avait grimpé à cheval pour voir la grotte d'Amarnath au Cachemire; on avait visité Bénarès et, finalement, on arrivait à Katmandou, au Népal. Je commençais à me sentir terriblement abattu. En partie à cause du hash, mais aussi parce que je ne savais pas tellement pas ce que j'allais faire ensuite.

J'avais fait tout ce que je croyais possible de faire et rien ne s'était passé. Il me semblait que c'était juste un autre trip. J'atteignais le désespoir. Je n'en savais pas assez et je ne voyais toujours pas comment exprimer socialement ces nouveaux états de conscience. Et je ne savais pas où poser les pieds ensuite. Je ne manquais pas de LSD. J'en avais de grandes quantités mais à quoi bon en prendre ? Je retrouverais le même itinéraire, je reverrais le même jardin et j'en serais une fois de plus renvoyé. Toujours le même scénario, aucun moyen de rester dans la place.
L'expérience qui m'avait fasciné au début me semblait maintenant presque pénible. J'étais dans un état extrêmement dépressif. Nous étions attablés dans un restaurant de hippies le "BIue Tibetan" et nous parlions avec des hippies français...

J'avais donné du LSD à un certain nombre de Pandits en traversant l'Inde et également à quelques ascètes.
Un lama avait dit : "Ca me donne mal à la tête".
Quelqu'un d'autre avait dit : "C'est pas mal, mas ça ne vaut pas la méditation".
Quelqu'un encore avait dit : "Vous en avez d'autre ?"
Et j'avais recueilli les mêmes réponses qu'en Amérique. Aucune perle de sagesse qui m'ait vraiment comblé : "Ah ! C'est ça, voilà exactement ce que j'attendais".
J'étais pratiquement résigné : "Ce n'est pas pour cette fois". On allait poursuivre notre voyage vers le Japon. J'étais très déprimé car c'était déjà le chemin du retour. Mais retourner vers quoi ?" "Que ferais-je ensuite ?"
J'avais décidé qu'en rentrant, je serais chauffeur. Je n'avais pas d'autre ambition que de servir quelqu'un, que de laisser quelqu'un programmer ma conscience. Je pourrais lire les livres sacrés en attendant tel ou telle devant le Hilton. J'allais adopter un genre de vie tout à fait différent. Je souhaitais seulement ne plus avoir à me gouverner pendant quelque temps. Ce qui était un pressentiment curieux, comme on va pouvoir en juger.
J'avais atteint le fond du désespoir à ce moment-là. J'étais vraiment très triste.


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