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BHAGWAN DASS

Bhagwan

Nous étions donc attablés au "Blue Tibetan" quand un type extraordinaire est entré. Extraordinaire au moins par sa taille. Il mesurait près de deux mètres. Il portait de longs cheveux blonds et une longue barbe blonde. C'était un occidental, un américain, et il était vêtu d'un dhoti (c'est le pantalon local). Il vint directement s'asseoir à notre table.

Autrefois, j'avais ressenti quelque chose que je n'avais jamais réussi à définir jusqu'à cet instant. En faisant la connaissance de Gesha Wangyal à Freehold, New Jersey, j'avais eu conscience de rencontrer un être qui savait, mais je n'avais pas su trouver le contact à l'époque car je n'étais pas prêt.
Nous étions très proches et échangions beaucoup d'amour, mais je n'avais jamais été capable d'assimiler ce qu'il me donnait à comprendre. Et maintenant, en présence de ce garçon, j'avais à nouveau ce sentiment de rencontrer quelqu'un qui "savait".

Je ne sais comment l'expliquer, j'étais si profondément désespéré. J'avais joué beaucoup de rôles, les uns après les autres, en commençant par le professeur d'Harvard, puis le porte-parole psychédélique, et toujours on me regardait de cet air interrogateur : "Savez-vous ?". Peut-être lui?" "Savez-vous ?" Nous avions toujours le sentiment d'être très proches et nous avions tous conscience de savoir, mais personne ne savait vraiment. Vous voyez ce que je veux dire ?

J'ai rencontré ce type et il n'y avait plus de doute en moi. C'était un roc. Il était fait d'une seule pièce. Il était parfaitement centré.
Nous louions une suite dans l'hôtel d'un roi, ou d'un prince, ou quelqu'un de ce rang, on ne se refusait rien, et nous avons emmené ce garçon avec nous au Sewalti, et nous avons parlé pendant cinq jours d'affilée. Notre guide et ami, Harish Johari, un merveilleux sculpteur indien, nous accompagnait. Et pendant ces cinq jours, Harish et lui - Bhagwan Dass - et David, et moi, nous avons plané sans cesse au hash, à la mescaline et aux Pêches Melba sur les livres de Alexandra David-Neel et sur "La Puissance du Serpent" de Sir John Woodroffe, et bien d'autres encore. Cinq jours plus tard, j'étais toujours sidéré par ce type. Il avait commencé à m'apprendre quelques mantras, et à me servir d'un mala.

Le moment du départ pour le Japon approchant, j'avais le choix entre poursuivre mon voyage dans les mêmes conditions, ou suivre cet ami dans un pèlerinage en Inde, de temple en temple. Il n'avait pas d'argent, je n'en avais plus, cela allait considérablement changer mes habitudes. D'un côté je pensais : "Voilà, c'est bien pour ça que je suis venu en Inde, et je vois que ce garçon sait, alors je vais le suivre". Mais, d'un autre côté, je me disais : "Si tu as voyagé jusqu'aux antipodes, ce n'est pas pour suivre à travers l'Inde un garçon de 23 ans, de Laguna Beach - Californie."
Je demandais conseil à Harish et à David : "Pensez-vous que je fais une erreur ?" Et Harish avait répondu : "Non, ce type est vraiment là." Alors je l'ai suivi.
Et je me suis retrouvé nu-pieds. Il m'a dit quelque chose comme : "Tu ne vas quand même pas garder ces chaussures, non ?"

Un sac sur l'épaule, mon dhoti, des ampoules aux pieds et une dysenterie à peine imaginable, et il dit simplement : "Tu devrais jeûner quelques jours".
Il a beaucoup de compassion, mais ne s'apitoie guère.
Nous dormons par terre ou sur des tables dans les monastères, mes hanches sont douloureuses. J'épuise rapidement toutes mes ressources physiques. Je me traîne comme un enfant; alors il prend soin de moi. Nous visitons les temples : Baneshwar, Koranak , et beaucoup d'autres.
Je constate combien il est puissant, extraordinairement puissant, il joue de l'ectare, un instrument à corde, et j'ai un petit tambour tibétain. Quant nous traversons des villages, les gens viennent se jeter à nos pieds parce que nous sommes des saints hommes, ce qui me gêne énormément car je ne suis pas un saint homme; je ne suis qu'une sorte de hippie attardé, un explorateur occidental et je suis très embarrassé quand ils viennent se jeter à nos pieds et nous offrir de la nourriture. Il joue et il chante, et les Hindous l'aiment et le vénèrent. Et il distribue tout mon argent. Mais je m'accroche à mon passeport et à mon billet de retour pour l'Amérique; j'ai aussi un traveller's chèque qui me servira pour rejoindre Delhi. Je garde tout ça précieusement ainsi que le flacon de LSD au cas où je trouverais quelque chose d'intéressant.

Et, au cours du voyage, il m'enseigne d'une merveilleuse façon :
A peine ais-je commencé : "Est-ce que je t'ai raconté que Tim et moi..." qu'il m'interrompt : "Ne te préoccupes pas du passé, sois ici et maintenant."
Un silence.
Je lui demande : "Est-ce qu'on va se balader longtemps comme ça ?..."
Il répond : "Ne te préoccupes pas du futur, sois ici et maintenant."
Et si je dis : "Tu sais que j'ai très mal aux jambes, je me sens vraiment mal en point."
- "Les émotions sont comme des vagues sur le calme océan. Regarde les disparaître au loin."
Il avait complètement anéanti mon jeu. Je n'étais qu'émotions, souvenirs d'expériences passées ou projets. En fait, j'étais un conteur.
Alors nous nous taisions. Il n'y avait rien à dire.
Quelquefois il disait : "Mange ça" ou bien : "Tu vas dormir ici". Le reste du temps nous chantions des chants sacrés. C'est tout ce qu'il y avait à faire. Ou il m'enseignait des asanas - des postures de Yoga.
Mais nous n'avions jamais de conversation. Je ne savais rien de sa vie et il ne savait rien de la mienne. Aucune des extraordinaires expériences que j'avais connues ne risquaient de l'intéresser un tant soit peu ... C'était la première personne que je n'arrivais pas à séduire par mes histoires. Il s'en foutait.

Cependant, je n'avais jamais partagé une intimité aussi profonde avec un autre être. Comme s'il était en mon coeur. Et ce qui a commencé à vraiment nie secouer, c'est que partout où nous allions, il était chez lui. Si nous visitions un monastère Théravadin, il était accueilli et on l'appelait Dharma Sara, un nom bouddhiste du sud, et je remarquais soudain qu'une partie des vêtements qu'il portait était également portée par les moines; je comprenais qu'il était initié, il n'ignorait rien de leurs coutumes, il se mêlait à eux et ils chantaient ensembles les chants de toutes les cérémonies.
Si nous rencontrions des Shivaïstes, les adorateurs de Shiva, ou des Swamis, il était aussi l'un des leurs. Il avait sur le front la marque ou le tilik de circonstance et il chantait avec eux.
Les Lamas tibétains Kargyud-pa l'accueillaient comme un frère et là encore, il connaissait toutes les cérémonies. Il vivait en Inde depuis cinq ans et il planait tellement que tout le monde lui tendait les bras et disait : "Il est des nôtres, bien entendu".

Wheel

Je n'arrivais pas à savoir Où il se situait. Je me sentais personnellement très attiré par le bouddhisme, parce que l'hindouisme me semblait toujours un peu gauche, les peintures un peu grossières, avec des couleurs étranges. C'était le plus souvent mélodramatique et émotionnel. La simplicité cristalline des bouddhistes du Sud ou des bouddhistes Zen me séduisait.
Après trois mois de cette existence, il fallut que je parte à Delhi pour obtenir un nouveau visa mais je n'étais pas encore très sûr de moi dans la peau d'un saint homme; alors je pris quatre dollars sur mon traveller's chèque, j'achetais un pantalon neuf, une chemise et une cravate. Je sortis les lunettes à montures d'écaille du sac que je portais à l'épaule. J'étais le Dr. Alpert pour aller au bureau des visas, le Dr Alpert, subventionné par le Musée d'Art Traditionnel du Nouveau-Mexique pour rechercher des instruments de musique.

J'avais gardé mon rosaire dans la poche parce que je me sentais mal à l'aise dans cet autre rôle. Et dès que mon visa fut renouvelé, il nous fallut aller dans une ville voisine pour nous occuper du sien. Nous fûmes reçus dans une immense propriété; on nous donna une maison comme on en donne aux saints hommes, on nous apporta de la nourriture et il me dit :
"Attends-moi ici. Je vais m'occuper de mon visa".
Il me disait tout ce que je devais faire. J'étais comme un petit enfant. "Mange ça", "Assieds-toi là", "Fais ça". Je me laissais guider. Il Savait. Vous savez aussi ? - OK je vous suis.
Il parlait couramment l'Hindi. Mon Hindi était plutôt approximatif. Alors, il prenait tout en charge.
Nous avions passé quelques semaines dans un monastère bouddhiste Chinois à Sarnath, un endroit magnifique et très prenant. Quelque chose se passait en moi dont je ne parvenais pas encore à bien saisir la nature.

Il était vraiment étrange. La nuit il semblait ne pas dormir de la même façon que moi. En fait, chaque fois que je me réveillais et que je le regardais, il était assis en lotus. Certaines fois j'ai fait semblant de dormir, l'observant du coin de l'oeil pour voir s'il ne trichait pas - peut-être cette fois dormait-il ? Mais il était toujours assis en lotus
Il lui arrivait parfois de s'allonger, mais je suis sûr que les trois quarts du temps où je dormais profondément il connaissait des états dont il ne parlait jamais. Il était cependant toujours parfaitement immobile. Rien ne se passait. Au cours de la nuit que nous avons passé dans cette propriété, il me fallut sortir pour aller pisser sous les étoiles et il s'est passé la chose suivante..

La même année, le 20 Janvier, à l'hôpital P.B. Brigham de Boston, ma mère était morte d'une maladie de la rate - la moelle ne produisait plus de sang et la rate avait pris le dessus, devenant énorme, alors on avait dû l'opérer et elle était morte. C'était à la suite d'une longue maladie et j'étais resté avec elle toute la semaine précédant sa mort, ce qui nous avait beaucoup rapprochés. Nous avions transcendé le rapport mère/enfant et nos personnalités, pour nous ouvrir dans un véritable contact. J'avais passé des journées à l'hôpital en méditation. Je n'éprouvais pas de peine quand elle mourût. Je sentais au contraire un contact continu avec elle, extrêmement puissant. Ainsi, lorsque j'étais au Népal, je l'avais vue apparaître un soir en me couchant. Je me demandais à ce moment si je devais partir au Japon ou retourner en Inde, et elle était au plafond, une extraordinaire expression sur le visage QUI semblait me dire : "Quel besoin as-tu d'aller te mettre dans des situations impossibles ? Mais continue, je trouve que c'est formidable". A la fois contrariée et ravie comme s'il y avait deux êtres en elle, cette petite bourgeoise de Boston pour qui ma réussite sociale était primordiale, et l'être spirituel, derrière, qui disait : "Vas, mon petit". Je reconnus ces deux êtres dans ce regard, ce qui détermina mon retour en Inde.

Ce soir-là, je suis donc sous les étoiles en train de pisser. Je n'ai pas repensé à elle depuis. Je lève les yeux et les étoiles me paraissent très proches tant la nuit est dense. Tout à coup je ressens une présence maternelle extraordinaire et je pense à elle intensément, mais pas à la façon dont elle est morte ni rien de ce genre. Je sens seulement sa présence, très très fort. J'éprouve beaucoup d'amour pour elle et je rentre me coucher...


Mother

Comme Bhagwan n'avait jamais montré le moindre intérêt pour l'histoire de ma vie, il était bien la dernière personne à qui je raconterais mes visions. Le lendemain matin, il m'annonce : "Il faut qu'on aille dans les montagnes. J'ai un problème de visa, il faut que j'aille voir mon Guru".
Jusqu'ici, pour moi en Occident, le mot Guru ne signifiait pas grand-chose, l'équivalent peut être de maître réputé. Il y avait eu un article dans Life sur Allen Ginsberg : "Le Guru va au Kansas" et Allen avait dit, un peu gêné : "Je ne suis vraiment pas un guru." Je n'en avais donc qu'une notion très vague.

Bhagwan Dass décida que nous allions emprunter la Land-Rover restée chez le sculpteur pour aller dans les montagnes. Et je répondis qu'il n'était pas question d'emprunter la Land-Rover; que j'avais passé assez de temps dans cette horrible caisse bleue pour n'avoir aucune envie d'y remonter; de plus je ne voulais pas en prendre la responsabilité. David l'avait laissée chez le sculpteur indien qui d'ailleurs refuserait de la prêter. Je devins très râleur, je ne voulais pas aller voir le guru. Je ne pensais soudain qu'à une chose : retourner en Amérique par tous les moyens.
Je me demandais : "Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu suis ce type partout et tout ce qui l'intéresse, lui...". Mais il dit : "Il faut y aller". Et nous partîmes pour la ville où habitait le sculpteur. Au bout d'une demi-heure, le sculpteur dit : "Si tu dois aller voir ton guru, prends donc la Land-Rover."
Ca c'est fort !

Nous montons dans la Land-Rover, mais il ne me laisse pas conduire. Alors je fais la gueule. Il ne me laisse pas conduire la Land-Rover dont je ne voulais pas : cette fois je suis d'une humeur de chien. J'ai arrêté de fumer du hash depuis quelques jours parce que ça me donnait des réactions de rejet, et je suis vraiment furieux; tout ce que je veux c'est rentrer en Amérique, et voilà que je me retrouve à suivre ce gamin qui veut conduire. Évidemment je ne suis bon qu'à fournir la voiture. Bref, la coupe est pleine.

A 100 ou 140 kilomètres de là nous sommes arrivés à un petit temple, au bord de la route, sur les contreforts de l'Himalaya. Au début j'ai cru que nous nous étions arrêtés pour laisser passer un camion : des gens entouraient la voiture comme d'habitude, mais c'était pour l'accueillir. Il a sauté du véhicule et je peux dire que quelque chose va sa passer car il se met à pleurer en gravissant la colline.
Nous chantons tous les deux, des larmes coulent sur son visage. Je sens bien qu'il se passe quelque chose mais ça m'échappe un peu.

Nous faisons halte au temple pour demander où est le guru, et on nous montre une colline.
Alors il s'élance dans cette direction et tout le monde court derrière lui. Ils sont tous très heureux de le voir. Ils l'aiment tous vraiment beaucoup.
Je suis d'autant plus furieux que maintenant personne ne fait plus attention à moi. Il court, loin devant, et je le suis pieds nus, et je trébuche dans les cailloux (mes pieds sont maintenant bien endurcis) mais ses jambes sont plus longues que les miennes : je cours aussi, et tout le monde m'ignore. J'en ai marre de ce cirque, et d'ailleurs je n'ai pas envie de voir ce guru de toutes façons - et merde !
En contournant la colline, nous arrivons dans un champ de l'autre côté de la route. Et là se trouve un petit homme de soixante ou soixante-dix ans, enroulé dans une couverture. Il est assis au milieu d'une dizaine d'Hindous, quel tableau ! - avec les nuages - cette vallée grandiose au pied de l'Himalaya.


sitting

Bhagwan Dass se jette au sol devant lui de tout son long, faisant "dunda pranam" face contre terre; de ses mains il touche les pieds de cet homme assis en tailleur. Il pleure et le vieillard lui tapote la tête. Cette fois je suis complètement hors du coup.
Je me tiens à l'écart et je me dis : ´"Je ne toucherai pas ses pieds; je n'ai pas à toucher ses pieds, on ne m'a rien demandé". Et le guru me regarde de temps en temps, et il me fait des clins d'oeil. Mais je suis tellement furieux que ça me laisse complètement froid : Garde tes clins d'oeil !
Il se tourne alors vers moi et me parle en Hindi. Je ne comprends pas très bien ce qu'il dit mais quelqu'un lui sert de traducteur. Le guru demande à Bhagwan Dass : "As-tu une photo de moi ?".
Bhagwan Dass fait un signe de tête affirmatif.
"Donne-la lui" dit-il ensuite en me montrant du doigt.
"C'est très gentil de me donner sa photo" pensais-je en souriant avec gratitude, "mais il n'est toujours pas question que je touche ses pieds".

Puis il me demande : "Tu es venu dans une grosse voiture ?" Evidemment, c'est même ça qui m'irrite le plus.
Il me regarde en souriant : "Tu me la donnes ?"
J'allais répondre : "Ben.." Quand Bhagwan Dass, toujours allongé à terre, lève les yeux et dit : "Maharaji (ce qui veut dire Seigneur), si tu la veux, elle est à toi".
J'interviens immédiatement : "Eh ! minute ! Tu ne peux pas disposer de la voiture de David comme ça ! Elle n'est pas à nous". Le vieil homme éclate de rire, et tout le monde rit. Sauf moi.
Puis il demande : "Tu gagnais beaucoup d'argent en Amérique ?"
Ah ! on s'intéresse enfin à moi !
Alors je fais mentalement le rappel de toutes mes années d'enseignement, mes années de trafic, et toutes mes diverses activités, et je réponds : "Oui".
"Combien gagnais-tu ?"
"Bon, disons, à une certaine époque.." Et je gonfle un peu le chiffre, - l'ego bien entendu.
"25.000 dollars".
Alors ils ont tous convertis ça en roupies, ce qui donnait pratiquement la moitié de l'économie locale : ils étaient effarés du chiffre qui était évidemment pure vantardise de ma part. Il rit à nouveau et dit :
"Tu m'achèteras une voiture comme ça ?"

Je me souviens de ce que j'ai pensé juste à ce moment-là. Je venais d'une famille qui rassemblait des fonds pour l'Appel Juif Uni, Brandéis, et l'Ecole Einstein de Médecine; pourtant je n'avais jamais vu un tel racolage : il ne savait même pas mon nom et il me réclamait déjà une voiture de 7000 dollars !!
Je réponds : "Euh.. Peut-être..". J'étais vraiment déphasé dans cette histoire. Puis il dit : "Emmenez-les, et donnez-leur à manger". Alors on nous a emmenés et des saddhus nous ont donné à manger : un repas somptueux. Puis on nous a dit de nous reposer. Un peu plus tard, nous étions de nouveau en compagnie de Maharaji et il s'adressa à moi :
"Approche, assieds-toi". Lorsque je fus assis, il me regarda et continua :

"Tu étais sous les étoiles la nuit dernière".
"Mmmmmmm…"
"Tu pensais à ta mère".
"Oui" (comme c'est curieux, j'avais gardé ça pour moi).
"Elle est morte l'an dernier".
"Mmmmmmm…"
"Son ventre avait beaucoup enflé avant sa mort."
…Un temps… "Oui".
Il se redressa et fermant les yeux, il dit : "La rate, elle est morte de la rate".
Ce qui s'est passé à ce moment-là, je ne saurais pas le mettre en mots. Il me regarda d'une certaine façon et il se produisit deux chose apparemment simultanées. Ca ne semblait pas être la cause et l'effet. D'abord mon esprit se mit à galoper de plus en plus vite pour essayer de comprendre ce qui s'était passé. Puis je traversais la plus folle paranoïa modèle CIA de mon existence.
"Qui est-il ?"
"Pour qui travaille-t-il ?"
"Sur quel bouton appuie-t-il pour faire apparaître les fiches ?" et "Pourquoi m'a-t-on amené ici ?"
Ca ne donnait rien.
Rien de tel ne s'était en fait passé. Ce type ne savait rien et je n'étais qu'un touriste en voiture... Quel délire ! Tout se précipitait dans ma tête, de plus en plus vite.
Jusqu'ici, je classais les expériences psychédéliques en deux groupes : l'un / c'est arrivé à quelqu'un que je connaissais, pas à moi, mais ça paraît fascinant, alors ne jugeons pas trop vite. C'était mon attitude scientifique. L'autre pourrait s'énoncer de la manière suivante : je suis en plein trip d'acide... qui peut dire si ce que je vis sous acide n'est pas une hallucination complète ? En effet, j'avais déjà pris certaines substances chimiques qui amènent la création totale de réalités.

Le meilleur exemple pour moi est ce que j'avais connu au JB 318 dans une chambre de Millbrook.
J'étais au troisième étage, et apparemment rien ne se passait. Puis une fille du groupe est entrée et m'a proposé de la limonade : j'acceptais volontiers, et elle m'a servi de la limonade. Elle n'en finissait pas de verser, elle n'arrêtait pas de verser, quand la limonade a débordé du verre et se répandit sur le plancher, grimpa le long des murs, coula au plafond, redescendit le long du mur opposé, trempa mon pantalon avant de réintégrer le verre. Puis le verre disparut, ainsi que la bouteille de limonade, puis l'impression d'humidité dans mon pantalon et la fille disparurent aussi. Alors je me tournais vers Ralph Metzner :
"Ralph, il vient de m'arriver une chose fabuleuse !..." et Ralph disparut aussi.
J'avais peur de faire le moindre mouvement : je devais rester assis. Il était primordial de ne pas bouger : simplement rester assis, sans un geste.



J'avais donc connu quelques expériences psychédéliques où j'avais moi-même entièrement fabriqué le décor : aussi je ne me hâtais pas de conclure puisque j'étais, l'observateur, sous l'influence de psychédéliques à ce moment-là.

Aucune de ces deux catégories n'était applicable dans ce cas et mon esprit galopa encore plus vite et je ressentis tout ce qui se passe quand on donne à l'ordinateur un problème insoluble : la sonnerie retentit, la lampe rouge clignote, la machine s'arrête. Mon esprit renonça, court-circuité dans sa recherche d'une explication logique. J'avais besoin de me raccrocher à quelque chose de rationnel, mais il n'y avait rien, pas même un endroit dans ma tête où j'aurais pu me cacher !
En même temps, je ressentis une douleur extrêmement violente dans la poitrine, comme si quelque chose s'était brusquement tordu et je fondis en larmes. Je pleurais et pleurais sans pouvoir m'arrêter. Je ne me sentais ni heureux ni malheureux. C'était une autre façon de pleurer - comme un retour à la maison - au terme du voyage. Comme si c'était fini.

J'ai pleuré très longtemps, et finalement on m'a ramassé et emporté chez le disciple K. K. Sah, pour y passer la nuit. J'étais vraiment secoué : une impression de légèreté et de confusion.


Temple

Dans la soirée je tombais sur le flacon de LSD qui était toujours dans mon sac. "Celui-là DOIT Savoir, sans aucun doute. Je n'ai qu'à lui demander". Puis je n'y pensais plus.

Le lendemain matin à huit heures, quelqu'un vint me chercher : "Maharaji veut te voir tout de suite". Nous prîmes la Land-Rover pour couvrir les dix-huit kilomètres qui nous séparaient du temple. Quand je suis arrivé devant lui il a crié : "As-tu une question à me poser ?" Je restais planté là à le regarder comme si je regardais le soleil en face. Je me sentais entièrement réchauffé. Mais tout ça commençait à l'agacer. Il dit : "Où est ton médicament ?"
On me traduisit et il avait bien dit "médicament". Je dis : "Médicament ?" - Je n'avais ja-mais considéré le LSD comme un médicament ! Et quelqu'un ajouta : "IL veut dire le LSD". Et il dit :
"Ah-cha, apporte le LSD".
J'allais chercher le flacon dans la voiture et le lui tendit.
"Fais voir".
Je versais les pilules dans ma main.
"Qu'est-ce-que c'est ?"
"Ca c'est du STP... ça, c'est du librium, et ça, c'est...". Il y avait un peu de tout. C'était ma trousse de voyage.
Il demanda : "Ca donne des siddhis ?"
C'était la première fois que j'entendais ce mot. J'appris que cela voulait dire "pouvoirs".
Avec la connaissance que j'avais à l'époque de ces concepts, j'imaginais qu'il était sans doute un vieil homme affaibli. Peut-être souhait-il retrouver une vitalité perdue ? Dans ce cas, c'était de la vitamine B12 qu'il lui fallait. J'étais vraiment navré de ne pas en avoir avec moi parce que je ne voulais rien lui refuser. D'ailleurs, s'il voulait toujours la Land-Rover. elle était à lui. Et je répondis :
"Non, je suis vraiment désolé" en remettant tout dans le flacon.
Il me regarda et tendit la main. Alors je lui donnais ce qu'on appelle un "Éclair blanc", qui était une pilule d'acide d'un lot que j'avais fait faire spécialement pour la route. Chacune était dosée à 305 micro-grammes de LSD pur. La meilleure qualité. Généralement ou démarre quelqu'un à 60, disons entre 50 et 75 micro-grammes pour ne pas trop le déphaser. Alors 300 micro-grammes d'acide pur, c'est beaucoup pour une première fois !
Il regarda la pilule et tendit à nouveau la main. Je lui en donnai une deuxième soit en tout 610 micro-grammes, puis une troisième, ce qui fait 915 micro-grammes. C'était une dose intense pour qui que ce soit !!
"Ah-cha"
Il avala le tout. Je les vis descendre, sans l'ombre d'un doute. Alors, ce petit savant en moi se dit : "Ca promet d'être passionnant !"...

Et toute la journée, je suis resté à côté de lui; de temps en temps il me regardait et me faisait un clin d'oeil, mais rien ne se passa, ce qui s'appelle rien, vraiment rien ! Voilà, c'était sa réponse à ma question. Vous en savez maintenant autant que moi.


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