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ASHTANGA YOGA

On me ramena au temple. C'était très intéressant : par une seule fois on ne m'avait demandé : "Veux-tu étudier ? Veux-tu rester avec nous ?" C'était un accord tacite. Il n'y avait rien, pas de contrat. On ne m'avait rien promis et je n'avais pris aucun voeu. Strictement rien.
Le lendemain, Maharaji leur dit d'aller m'acheter des vêtements et l'on me donna une chambre. Personne ne me demanda jamais un centime. Personne ne me demanda de répandre la bonne parole. Personne ne fit quoi que ce soit. Il n'y avait aucun engagement d'aucune sorte. Tout était intérieur.

Ce Guru, Maharaji, ne possède que sa couverture. L'état dans lequel il se trouve se nomme SAHAJ SAMADHI; il ne s’identifie pas avec ce monde comme le font la majorité d'entre nous. Si on ne faisait pas attention à lui, il se perdrait dans la jungle ou bien il quitterait simplement son corps. Mais ses disciples veillent constamment sur lui et le protègent pour qu'il reste parmi eux. Ils sont toujours autour de lui. Des gens apportent sans cesse des offrandes - c'est une façon d'acquérir des mérites en Inde - et l'argent s'accumule. Alors ils construisent des temples ou des écoles. Il va par exemple dans un endroit où un sage a vécu, une clairière ou une grotte et il dit : "Ici il y aura un temple". Et ils bâtissent un temple. Ils font tout cela autour de lui et il donne l'impression de ne rien faire.


Hari Dass

Comme exemple de ma relation avec Maharaji, je feuilletais un jour mon carnet d'adresses et je tombais sur le nom de Lama Govinda (auteur des "Fondements de la Mystique tibétaine" et du "Chemin des nuages blancs"), et je me dis : "Je devrais profiter de mon séjour dans l'Himalaya pour lui rendre visite, ce n'est pas loin, il faudra que j'aille le voir avant mon départ".
Et le lendemain Majorant me fait dire : " Il faut que tu ailles tout de suite rendre visite à Lama Govinda ".

Une autre fois, je pris le bus pour aller à Delhi faire prolonger mon visa. C'était la première fois que je me déplaçais seul depuis quatre mois. Ils étaient si attentionnés à mon égard, je ne sais pas ce qu'ils craignaient, il y avait toujours eu quelqu'un avec moi; on ne m'accordait pas le privilège de la fuite, comme on dit dans les hôpitaux psychiatriques.
Mais ce jour-là, je pus voyager seul et le bus m'emmena à Delhi en douze heures. Je planais très haut en traversant la place Connaught, les pieds nus, mon ardoise autour du cou car j'étais toujours au silence.
A l'American Express, je communiquais avec mon ardoise, je planais tellement que je n’eus pas la moindre hésitation, le moindre doute.

Après une journée de démêlés avec le service de santé et autres réjouissances, l'heure vint de manger quelque chose. Je suivais un régime très strict et j'avais perdu près de vingt-cinq kilos. Je me sentais merveilleusement bien, léger et beau, mais j'étais encore assez porté sur la nourriture pour envisager un festin, mais végétarien, bien entendu. J'entrais dans un super restaurant, m'assis dans un coin et commandais le menu végétarien spécial de luxe, avec des noix d'un bout à l'autre; j'ai fini tous les plats. A la fin, on m'apporta une glace végétarienne, avec deux biscuits. Et ces biscuits... les sucreries avaient toujours été mon point faible et je sentais que je ne devais pas y toucher car c'était très éloigné de mon régime : ce n'était ni des légumes ni du riz. Alors je mangeais ces biscuits aussi discrètement que possible, dans mon coin sombre. Je n'avais pas la conscience tranquille, mais personne ne faisait attention à moi. J'allais passer la nuit dans un monastère bouddhiste, et le lendemain. Je pris le bus pour retourner dans les montagnes.

Deux jours plus tard, nous apprîmes que Maharaji était de retour. Il avait passé quelque temps dans un village de montagne; il se déplaçait beaucoup, changeant constamment d'endroit. Je ne l'avais pas vu depuis un mois et demi - en fait, je ne le vis que très peu - et nous nous précipitâmes pour aller le voir. J'emportais un sac d'oranges avec moi. Quand je fus devant lui, les oran-ges s'envolèrent et je tombais par terre en pleurant. Les autres essayèrent de me réconforter. Maharaji mangeait les oranges aussi vite qu'il le pouvait, montrant par là qu'il se chargeait du karma de quelqu'un en acceptant sa nourriture.
Des femmes lui apportent à manger à longueur de journée. Il se contente d'ouvrir la bouche et elles le nourrissent : c'est ainsi qu'il prend leur karma en charge. Et là, devant moi, il mangea huit oranges. Je n'ai jamais rien vu de pareil. Et le directeur de l'école me donnait aussi des oranges et je pleurais, c'était très mélo. Puis il me renversa la tête en arrière en me tirant par les cheveux, je le regardai et il me dit : "Comment as-tu trouvé les biscuits ?".

Ou bien encore : un soir dans le temple, je formais le projet d'aider un merveilleux Lama vivant aux Etats-Unis, de réunir de l'argent pour lui, ou quelque chose comme ça. Puis je me couchais, ramenais les couvertures sur ma tête, et c'est alors qu'une toute autre sorte d'idée me traversa l'esprit : je me demandai comment j'allais utiliser mes pouvoirs quand je les aurai développés, ou bien je pensais à quelque chose de sexuel. Quand je me retrouvai en face de Maharaji, il me dit : "Alors, il paraît que tu veux aider un Lama en Amérique ?". Pendant un instant je me sentis assez fier de moi. Puis tout à coup, je fus horrifié de découvrir que, s'il connaissait cette pensée, il devait aussi connaître les autres... aïe... aïe... aïe... Alors je baissais les yeux et quand je me risquais enfin à regarder dans sa direction, je vis dans ses yeux un amour absolu.

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Ce genre d'expérience me remuait toujours très profondément. Comme disent les Sikhs : "Quand tu as compris que Dieu sait tout, tu es libre". Après toutes ces années de psychanalyse, j'avais quand même réussi à garder dans ma tête quelques domaines réservés. Pas grand-chose à vrai dire, quelques motivations ou sentiments très intimes. Et je réalisais soudain qu'il savait tout ce qu'il y avait dans ma tête à chaque instant. Il avait cependant un tel amour pour moi.
Car ce que nous sommes réellement est bien au-delà de ça.

Je demandais à Hari Dass Baba. mon maître de l'époque : "Pourquoi Maharaji ne me montre-t-il jamais qu'il connaît aussi toutes mes mauvaises pensées ?" Il me répondit : "Cela ne t'aide-rait pas pour ta sadhana, ta discipline spirituelle. Il sait tout, mais il ne fait que ce qui peut t'ai-der."
Le sculpteur aimait tant Maharaji qu'il nous avait dit de garder la Land-Rover. Elle ne nous était guère utile, et elle revint finalement à Maharaji. Un jour, on m'annonça que nous allions faire une excursion dans les montagnes de l'Himalaya. J'étais ravi de l'occasion car je ne quittais jamais ma chambre dans le temple. Dans le temple et autour de Maharaji, j'avais compté huit ou neuf personnes; Bhagwan Dass et moi étions les seuls occidentaux. En fait, pendant tout le temps que j'ai passé là-bas, je n'ai rencontré aucun autre occidental. Ce n'était pas leur point d'attraction. Et l'on me demanda à mon départ pour les Etats-Unis de ne pas révéler le nom de Maharaji. ni de dire où il se trouve, ni rien de précis.

Les quelques personnes qui ont traversé ce filtre et ont réussi à localiser l'endroit d'après certaines indications données dans mes conférences, aidées aussi par leur propre connaissance de l'Inde et qui sont allés le voir, furent renvoyées assez sèchement. Cela signifie, je crois, qu'il ne faut pas chercher ailleurs que là où l'on est. Il v avait donc ces huit ou neuf personnes; en toutes occasions, je venais en dernier. J'étais tout en bas du totem. Tous m'aimaient et m'honoraient beaucoup, J'étais le novice comme dans une classe de karaté ou de judo où l'on se tient en retrait en attendant d'en savoir davantage. J'étais toujours derrière, et tous m'enseignaient. Alors on monta dans la Land-Rover; Maharaji était assis à l'avant et Bhagwan Dass conduisait. Bhagwan était merveilleusement à sa place dans cette situation. Il était extrêmement considéré et honoré. Il avait commencé à jouer du sitar. C'était un musicien extraordinaire et les Hindous l'aimaient beaucoup. Il avait une telle connaissance de la musique sacrée, le bhajan, qu'il les faisait tous planer. Il conduisait donc, et j'étais assis au fond de la Land-Rover avec les femmes et les paquets.

On monta pendant une dizaine de minutes, Puis on s'arrêta dans un verger où l'on nous offrit des pommes. En continuant l'ascension, nous arrivâmes à l'exploitation forestière où travaillaient quelques disciples de Maharaji. La voiture s'arrêta devant la maison et un gardien nous accueillit : "Oh Maharaji, tu nous fais la grâce de ta présence". Il entra avec l'homme qui le suit partout, celui qui veille sur lui et nous nous assîmes dans l'herbe.
Un peu plus tard on vint me chercher : "Maharaji veut te voir". Je me dirigeais vers la cabane, entrais et m'assis en face de lui. Il me regarda et dit : "Tu fais rire beaucoup de gens en Amérique ?"
Je répondis : "Oui j'aime bien ça."
"C'est bien.. Tu aimes donner à manger aux enfants ?"
"Oui ... bien sûr."
"C'est bien."
Il me posa d'autres questions du même genre, Très innocemment semblait-il, mais.... Puis il sourit et étendit la main pour me tapoter le front trois fois. C'est tout.
Alors, l'autre m'a soulevé pour m'emporter à l'extérieur. J'étais en pleine confusion.
Je ne savais ni ce qui s'était passé ni pourquoi il m'avait fait ça, ni ce que ca voulait dire.

Lorsque je sortis, ceux qui étaient restés dehors dirent que j'avais l'air d'être très haut. Par la suite ils me racontèrent que des larmes coulaient sur mon visage. Mais en moi-même, tout n'était que confusion. Je n'ai depuis trouvé aucune explication à cela. Il n'avait sûrement pas fait ça en l'air. Car aussitôt après, nous sommes remontés en voiture et redescendus dans la vallée.
Voilà les faits. Vous en savez maintenant autant que moi. C'était juste intéressant à noter. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire.
Hari Dass Baba m'enseignait. Il se servait d'une ardoise pour communiquer, et ce avec une extrême précision. Je me levais tôt, me baignais dans la rivière, ou m'aspergeais de l'eau d'un seau avec un bol - un lota. Puis je rentrais faire mes exercices de respiration, Pranayama et hatha-yoga, je méditais et j'étudiais. Il arrivait tous les matins à la même heure et écrivait quelque chose sur son ardoise : "Quand un pickpocket rencontre un Saint, il n'en voit que les poches". Puis il se levait et repartait. Ou bien il écrivait :
"Si tu portes des semelles de cuir, la terre entière est recouverte de cuir". C'était sa façon de m'enseigner comment la motivation modifie la perception. Ca ne ressemblait pas à un enseignement, parce qu'il m'enseignait de l'intérieur, c'est-à-dire que ses leçons faisaient toujours naître en moi une confirmation... comme si je le savais d'avance.

Lorsqu'il aborda le sens de "ahimsa" ou non-violence, et de notre relation vibratoire avec l'environnement, il commença par : "Les serpents connaissent le Coeur", "Les yogis dans la jungle marchent sans peur". Parce que, si on est assez pur, on est calme, on ne s'affole pas. Mais il faut être très pur.
Telle était la nature de son enseignement. Plusieurs mois plus tard, en découvrant le livre de Vivekananda : "Raja Yoga", je réalisais qu'il m'avait enseigné le Raja-Yoga très systématiquement, ce merveilleux système scientifique énoncé par Patanjali quelque part entre cinq cents ans avant et après Jésus-Christ. C'est une série de sutras ou phrases, qu'on appelle également Ashtanga Yoga, les huit degrés du yoga, connu aussi sous le nom de Yoga Royal. Et ce merveilleux Yogi enseignait cette sagesse avec des métaphores et des phrases toutes simples.


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Maintenant, bien qu'étant simplement au début du chemin, je suis revenu en Occident pour quelque temps, afin de liquider mon karma ou mes obligations inachevées. Il s'agit, entre autres, de partager ce que j'ai appris avec ceux d'entre vous qui sont sur la même voie. On peut faire passer quelque chose, soit en racontant "notre histoire", comme je viens de le faire, soit en enseignant le Yoga, soit en chantant ou en faisant l'amour. Chacun a sa façon unique de partager avec les autres son petit morceau de sagesse.
Pour moi, cette histoire n'est qu'un prétexte pour partager avec vous le vrai message, une foi vivante dans l'étendue du possible.


- OM -

JAGAT GURUDEV BABA
NIM KAROLEE MAHARAJ


MAHASAMADHI
11 SEPTEMBRE 1973
meeting

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